Plus de soixante ans après la parution du roman de Boris Vian, Michel Gondry décide de s’attaquer à un monument de fantaisie et de poésie de la littérature française. Et qui mieux que l’insaisissable réalisateur de la Science des Rêves pour transposer à l’écran l’inadaptable l’Ecume des jours? Avec un casting cinq étoiles et une pression monstre, il aurait été facile de se planter, de décevoir les fans du roman ou de perdre en route les spectateurs non avertis. Gondry a-t-il alors réussi le pari ?

L_Ecume_des_Jours_1L’histoire surréelle et poétique d’un jeune homme idéaliste et inventif, Colin, qui rencontre Chloé, une jeune femme semblant être l’incarnation d’un blues de Duke Ellington. Leur mariage idyllique tourne à l’amertume quand Chloé tombe malade d’un nénuphar qui grandit dans son poumon. Pour payer ses soins, dans un Paris fantasmatique, Colin doit travailler dans des conditions de plus en plus absurdes, pendant qu’autour d’eux leur appartement se dégrade et que leur groupe d’amis, dont le talentueux Nicolas, et Chick, fanatique du philosophe Jean-Sol Partre, se délite.

Avant toute chose il vous faut savoir que je ne suis absolument pas objective avec tout ce qui touche de près ou de loin à Boris Vian et en particulier à son Ecume des jours. Découvert en 4ème grâce à un professeur de français remplaçant qui préférait nous faire lire du Barjavel ou du Buzzati plutôt que de nous imposer l’intégrale de Molière, j’avais été complètement fascinée et désarmée par ce drôle de roman. Difficile à 14 ans de comprendre cette histoire de dossiers de chaises qu’on trimballe sous le bras au bureau ou ces anguilles qui s’attrapent dans les robinets de la cuisine. Même si je lisais la chose la plus bizarre que j’avais jamais lu, je restais fascinée par la poésie du roman et sa fin d’une noirceur inimaginable ne quittait plus mon esprit. Les nénuphars auront à jamais l’odeur de la mort alors que je jurais déjà que mon fils s’appellerait Colin.

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Depuis j’ai grandi, posé mes yeux dans d’autres romans et pourtant l’Ecume des Jours ne m’a jamais vraiment quittée. Chaque année et avec des motivations différentes je me mets à relire ce roman que je commence à connaitre par coeur. Ayant une place à part, aussi bien sur ma table de chevet que dans mon coeur, je n’imaginais pas qu’une adaptation cinématographique soit possible. Difficile alors de mettre des images (et les bonnes!) sur des mots qu’on sait soit même représenté une centaine de fois. Difficile aussi de faire mieux qu’une pâle copie, qu’une nécessité de porter à l’écran l’un des plus grands romans français du XXème siècle. Et même si le Colin de Gondry n’est pas blond et qu’un certain Charles Belmont est déjà passé par là (Il a adapté le roman en 1968 avec Jacques Perrin dans la peau du héros), on peut dire que cette Ecume des Jours la, a tout pour vous séduire !

Première séquence et premier constat : Gondry a complètement intégré l’univers de Vian et c’est un vrai régal ! Colin affinant son regard en se coupant les paupières, Nicolas attrapant l’anguille avec un Ananas, tout y est ! On n’aurait pas pu imaginer plus adapté que Gondry pour mettre des images sur les folies de Boris Vian. Alors qu’on se délecte de la découverte du Pianocktail, on se rend compte que Michel Gondry est même allé plus loin qu’une interprétation “classique” du roman. Ici et là, le réalisateur trouve des idées et apporte encore de la fantaisie à l’histoire. Gouffé n’est alors plus un livre mais une apparition dans un frigo, un minitel GPS fait son apparition tout comme cette mise en abime fantastique dans laquelle on voit le livre s’écrire. Sous nos yeux c’est alors un carnaval, la concrétisation d’un rendez-vous manqué entre deux grands rêveurs qui n’ont hélas jamais pu se rencontrer. La fusion est parfaite, on peut alors s’envoler.

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S’envoler oui mais pas pour longtemps. D’un film tendre et joyeusement poétique où deux jeunes amoureux vivent d’amour et d’eau fraiche, on passe très rapidement à une descente aux enfers sans retour possible. Petit à petit le film prend une tournure sombre qui devrait dérouter les spectateurs qui venaient assister à un Amélie Poulain bis … Et même si on connait bien le livre (et sa fin tragique) on doit avouer que Michel Gondry parvient avec une aisance irréelle à nous donner de l’espoir pour nous l’arracher presque aussi tôt. On aimerait que Nicolas n’ait jamais cassé cette vitre, on aimerait que Chloé expulse ce nénuphar très loin de ses poumons. De même que l’on voudrait que Chick n’ait jamais connu Satre ou qu’Alise n’ait jamais mis la main sur cet arrache coeur … Evidemment il n’en sera rien. A mesure que les murs commencent à rétrécir, notre coeur se sert et on commence à avoir du mal à respirer. La suite on la connait. Le tourbillon fataliste dans lequel nos héros sont emportés et dans lequel l’espoir n’est absolument plus permis. Michel Gondry abandonne tous les artifices et laisse faire les choses. Dans un noir et blanc sublime on oublie les biglemois, les disques de Duke Ellington, les amours légers et les tours de patinoire et on attend la délivrance. Ou plutôt l’ultime banderilles qui nous fera plier.

Difficile alors de retourner à la vie normale. La lumière du jour est cruelle. On aimerait que les éléments se déchaînent et que le ciel reflète l’état dans lequel Michel Gondry nous a mis. Bizarrement on a du mal à se défaire de Colin et Chloé (magnifique duo que forment Romain Duris et Audrey Tautou) et on n’a qu’une envie : se replonger à nouveau dans le roman pour les retrouver en vie et insouciant.

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Author

Cinéphile aux lacunes exemplaires, mon coeur bat aussi pour la musique, les chaussures léopard et les romans de Bret Easton Ellis. Maman de 2muchponey.com, niçoise d'origine, parisienne de coeur, je nage en eaux troubles avec la rage de l’ère moderne et la poésie fragile d'un autre temps. Si tu me parles de Jacques Demy je pourrais bien t'épouser.

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